
Un jour à la fin du mois de juin, alors que les gens quittaient la ville pour la montagne afin d'éviter la chaleur de l'été, j'allais comme d'habitude au temple pour y retrouver Selma, emportant avec moi un petit livre de poèmes andalous.
Quand je parvins au temple, je m'assis pour l'attendre, jetant un regard par intervalles aux pages de mon livre, récitant ces vers qui remplissaient mon coeur d'extase et évoquaient pour mon âme le souvenir des rois, des poètes et des chevaliers qui dirent adieu à Grenade et quittèrent, des larmes aux yeux et le coeur rongé par le chagrin, leurs palais, leurs institutions et leurs espoirs qu'ils laissaient derrière eux.
Au bout d'une heure, je vis Selma marcher dans la brume des jardins et approcher du temple, en s'appuyant sur son ombrelle comme si elle portait les soucis du monde sur ses épaules. Quand elle entra dans le temple et s'assit près de moi, je remarquai un changement dans ses yeux et j'étais impatient d'en connaître la raison.
Selma devina les pensées qui me traversaient l'esprit, elle posa sa main sur ma tête et dit : "Viens près de moi, approche mon bien-aimé, viens et laisse-moi étancher ta soif, car l'heure de la séparation est venue."
Je lui demandai : "Ton mari a-t-il découvert nos rencontres ici ?". Elle répondit : "Mon mari ne se soucie pas de moi, pas plus qu'il ne sait comment je passe le temps, car il est trop occupé avec ces pauvres filles que la misère a conduites dans les maisons de mauvaise renommée, ces filles qui vendent leur corps pour du pain, pétri avec le sang et les larmes."
Je m'enquérais : "Qu'est-ce qui t'empêche de venir au temple et de t'asseoir près de moi devant le trône de Dieu ? Ton âme exige-t-elle notre séparation ?"
Khalil Gibran, Les ailes brisées
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