
Elle répondit des larmes dans les yeux : "Non, mon bien-aimé, mon esprit ne me réclame pas notre séparation, car tu fais partie de moi. Mes yeux ne se lassent jamais de te regarder, car tu es leur lumière.
Mais si le destin a voulu que je marche sur le rude chemin de la vie, chargée de fers, comment pourrais-je être heureuse si ton sort était semblable au mien ?". Elle ajouta : "Je ne puis tout dire, parce que la douleur paralyse la langue et l'empêche de parler.
Les lèvres sont scellées par le malheur et ne peuvent remuer. Tout ce que je puis te dire, c'est que j'ai bien peur que tu ne tombes dans le même piège que celui dans lequel je suis moi-même tombée."
Quand je demandais : "Que veux-tu dire, Selma, et de quoi as-tu peur ?", elle recouvrit son visage de ses mains et dit : "L'Evêque a d'ores et déjà découvert qu'une fois par mois, je quittais la tombe où il m'a enterrée." Je m'écriais : "L'Evêque a découvert nos rencontres ici ?"
Si tel est le cas, tu ne me trouverais pas assise à côté de toi, mais il se montre soupçonneux et a demandé à tous ses domestiques et ses gardes de me surveiller de très près.
J'ai l'impression que la maison dans laquelle je vis et le chemin que j'emprunte sont des yeux qui m'observent, des doigts qui me désignent et des oreilles qui écoutent le murmure de mes pensées."
Elle resta silencieuse un instant, puis elle poursuivit, des larmes coulant sur ses joues : 'Je n'ai pas peur de l'Evêque, car le noyé ne craint pas l'humidité, mais j'ai peur que tu ne tombes dans le piège et ne deviennes sa proie.
Tu es encore jeune et libre comme le soleil. Je n'ai pas peur du destin qui a décoché toutes ses flèches sur ma poitrine, mais j'ai peur que le serpent te morde le pied et t'empêche de gravir le sommet de la montagne où le futur t'attend avec ses plaisirs et sa gloire."
Khalil Gibran, Les ailes brisées
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