
Elle secoua la tête et fixa du regard quelque chose d'invisible sur le plafond du temple. Un sourire triste se dessina sur ses lèvres, puis elle dit : "Non, non mon bien-aimé.
Les cieux ont placé dans ma main une coupe, pleine de vinaigre et de fiel, que je me suis forcée à boire, il n'en reste que quelques gouttes, que je boira patiemment, afin de goûter l'amertume jusqu'au bout.
Je ne mérite pas une nouvelle vie d'amour et de paix, je ne suis pas assez forte pour les plaisirs et les douceurs de la vie, parce qu'un oiseau aux ailes brisées ne peut voler dans le vaste ciel.
Les yeux qui sont accoutumés à la faible lumière d'une bougie ne sont pas assez forts pour regarder le soleil. Ne me parle pas de bonheur, son souvenir me fait souffrir. Ne m'évoque pas la paix, son ombre m'effraie.
Mais regarde-moi et je te montrerai la torche sainte que les Cieux ont allumée dans les cendres de mon coeur - tu sauras que je t'aime comme une mère aime son enfant unique, et l'Amour m'a juste appris à te protéger, même de toi.
C'est l'Amour, purifié par le feu, qui m'empêche de te suivre vers cette terre lointaine. L'Amour tue mes désirs afin que tu puisses vivre librement et vertueusement.
L'amour limité réclame la possession du bien-aimé, mais l'amour infini n'exige que lui-même. L'amour qui naît dans la naïveté et l'éveil de la jeunesse se satisfait avec la possession et croît avec l'étreinte.
Mais l'amour qui est né au coeur du firmament et descendu avec les secrets de la nuit ne se satisfait que de l'Eternité et de l'immortalité. Il ne se prosterne que devant la divinité. Quand j'ai su que l'Evêque voulait m'empêcher de quitter la maison de son neveu et m'ôter mon seul plaisir.
Je me suis mise à la fenêtre de ma chambre et j'ai regardé la mer, en pensant aux vastes contrées de l'autre côté de l'océan, à la vraie liberté et à l'indépendance individuelle que l'on peut y trouver.
Khalil Gibran, Les ailes brisées
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