
Alors elle se leva, me regarda et dit : "Maintenant, il faut retourner gaiement dans ma grotte sombre, où résident d'horribles fantômes.
Ne compatis pas pour moi, mon bien-aimé, et ne sois pas désolé pour moi, parce que l'âme qui voit l'ombre de Dieu une fois ne sera jamais effrayée, par la suite, par les fantômes des diables. Et l'oeil qui regarde les cieux une fois ne sera jamais fermé par les souffrances du monde."
Ayant dit ces mots, Selma quitta le sanctuaire et je demeurai là perdu dans un insondable océan de pensées, absorbé dans le monde de la révélation où Dieu est assis sur le trône ...
Où les anges écrivent les actes des êtres humains, où les âmes récitent la tragédie de la vie et où les vierges du Paradis chantent les hymnes de l'amour, du chagrin et de l'immortalité.
La lumière avait déjà disparu quand je m'éveillai de ma torpeur et me retrouvai perplexe au milieu des jardins, répétant l'écho de chaque mot prononcé par Selma.
Et , me rappelant son silence, ses actions, ses mouvements, son expression et le contact de ses mains, jusqu'à ce que je comprenne le sens de l'adieu et la douleur de la solitude.
J'étais abattu et j'avais le coeur brisé. C'était la première fois que je réalisais que les hommes, même s'ils sont tous nés libres, demeurent les esclaves des lois strictes et édictées par leurs ancêtres, et que le firmament, que j'imagine immuable, est l'aspiration d'hier à la volonté, d'aujourd'hui
- Maintes fois, depuis cette nuit, j'ai pensé à la loi spirituelle qui a fait préférer à Selma la mort à la vie, et maintes fois, j'ai fait une comparaison entre la noblesse du sacrifice et le bonheur de la rébellion pour tenter de comprendre lequel est le plus noble et le plus beau.
Mais jusqu'à aujourd'hui, je n'ai tiré qu'une seule vérité de toute cette réflexion : c'est que la sincérité rend beaux et nobles tous nos actes. Et cette sincérité habitait Selma Karamy.
Khalil Gibran, Les ailes brisées
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